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Vendredi 6 mars 2009
« Il y a ceux qui veulent mourir un jour de pluie 
Et d'autres en plein soleil, 
Il y a ceux qui veulent mourir seuls dans un lit 
Tranquille dans leur sommeil. » 
Dalida (Michel Jouveaux/ Jeff Barnel)




Non, je ne veux pas mourir sur scène.
Quand j'imagine ma mort - parce que j'imagine ma mort - je la vois comme un long dimanche d'été.
Il fait très chaud dehors. La maison, à la campagne, est dans l'obscurité parce qu'on a fermé les volets pour tenter d'avoir un peu de fraîcheur.
Mes enfants, mes petits-enfants, voire même mes arrières petits-enfants, jouent dehors. Il s'arrosent avec des tuyaux d'arrosage, ils jouent au foot ou au ping-pong. Certains d'entre eux font de la guitare ou du piano dans une pièce, y'aura peut-être même des engueulades sur des sujets politiques ou d'actualités dans une autre pièce. De la cuisine montera une odeur de gâteau. Des tartes aux fruits d'été peut-être, ou non, mieux, les gaufres faites avec la recette de ma mère...
Et moi, je serai assise sur un fauteuil confortable aussi vieux que moi. Un faux Louis XV de 1968, pas un des ses trucs en plastique super design mais absolument pas confortable. Je ferai semblant de dormir pour faire chier personne ou plutôt pour que personne me fasse chier à me demander si je regarde la télé.
Une saloperie de jeune qui n'arrivait à trouver aucun sujet de conversation de vieux, avait un jour demandé à Madeleine Renaud si elle regardait la télé. Elle avait répondu oui. La jeune s'était alors tourné vers Jean-Louis Barrault pour lui poser la même question, à laquelle il avait répondu: « Non, moi, je regarde Madeleine »
Il faudrait peut-être arrêter de vouloir faire la conversation aux vieux. S'ils ne disent rien, c'est peut-être parce qu'ils n'ont rien à dire.
Je serai donc assise là, à contempler, à écouter les bruits de ceux que j'ai créé, à sentir leur odeur et je m'endormirai pour de vrai.
Parce que ça fatigue d'être vieux.
Et puis, couic! Je mourrai!
Comme ça, dans mon sommeil.
D'une hémorragie cérébrale, peut-être.
Allez, je veux bien me réveiller et souffrir une seconde en portant ma main sur le coeur pour un infarctus.
De toutes manières, avec mon patrimoine génétique et tout ce que je fume, je crèverai certainement d'un truc comme ça.
On me retrouvera donc morte sur ce faux fauteuil Louis XV, un livre terminé à la main (hors de question que je meurs sans finir un livre. De toutes façons, depuis toujours, quand je commence un livre, je lis toujours la première et la dernière phrase, au cas où).
Ce sera peut-être un enfant qui me découvrira. Il secouera mon épaule et pouf! Ma tête tombera, un filet de bave aux lèvres. De toutes façons, dans ce monde où on ne voit plus naitre les petits veaux et mourir les vieux chiens, ça lui donnera une leçon de vie à ce petit.
Ou de mort.
Ou de vie.
Enfin bref, je serai morte au milieu des miens, à écouter leurs bruits, leurs rires, leurs cris, leurs larmes et à sentir leur odeur.
C'est une belle vision de la mort.
Mais le problème c'est que je viens de comprendre que c'est la vision de la vie de beaucoup d'hommes, dont le mien.
Rêver d'une vie, se battre pour l'avoir, aimer et réussir à séduire une femme, lui faire des enfants, mettre tout ça dans une belle maison qui sent l'encens, les gaufres et le rôti de porc au miel et contempler.
Donc, forcement, quand j'arrive avec mes gros sabots et que je râle pour qu'il se bouge du canapé, il comprend pas.
C'est un peu comme si, dans ma vision de mort heureuse, tout ça était cassé par une de mes belles-filles hystériques (parce que mes belles-filles seront forcement hystériques) qui me dirait :
« Eh ben alors, la mamie? Ça va? On se la coule douce? Vous croyez que ça se fait tout seul les gaufres? Et la table de ce midi, elle est auto-nettoyante? »
Forcement, ça me choquerait.
Et ça m'empêcherait de crever tranquille.
L'homme que j'aime est comme Henri Matisse. Il nous a rêvé, imaginé, ils nous a dessiné, peint, et puis, ils nous a posé sur un mur et il nous regarde danser en rond, avec tellement de vie, tellement de mouvement que ça en est émouvant.
Et moi je danse toute la journée ou plutôt, je mène la danse et je suis fatiguée.
Car si on regarde bien le tableau de Matisse, tous les personnages ne se tiennent pas la main. Celui du premier plan semble même tomber, pourtant c'est celui-là qui mène la danse et qui entraine ses quatre compères.
Ben ce personnage, c'est moi.
Oui, je veux danser, être dans la vie avant de m'arrêter pour contempler et mourir, mais je ne veux pas toujours tirer tout le monde.
Je veux qu'on me tire (et ça, ça ne veut pas simplement dire baiser).
Je veux faire la ronde, en fait. Attraper la main du personnage précédent et que l'on s'entraine les uns les autres.
Oui, je sais, ça fait cul-cul tout ça. Ça fait la fille qui veut courir nue dans les champs avec des fleurs dans les cheveux.
Mais après tout, si les petits vieux ne parlent pas, c'est peut-être parce qu'ils préfèrent se souvenir de l'époque où ils couraient nus dans les champs et ça ne se fait pas de dire à ses petits enfants: « Non, je ne regarde pas la télé mais je me souviens de la douceur de mon sein sous la main de ton grand-père ».
 
Par La mauvaise mère
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