Bienvenue aux mauvaises mères

Et aux autres....
Et surtout, si cet article vous plaît, n'oubliez pas de voter pour lui en cliquant sur le lien Wikio en bas de la page... 

Mercredi 11 mars 2009

Je l'ai retrouvée.

Assise sur le tapis du salon, à coté de la petite lampe, pour ne réveiller personne au milieu de cette nuit noire, ça fait une heure que je cherche cette photo noir et blanc. C'est drôle, je croyais me souvenir qu'elle était en couleur.

Il y a mon père tout en largeur qui me tient pratiquement d'une main alors que j'ai un mois à peine. Et derrière, il y a mon frère qui tient ma toute petite main dans la sienne et qui tend le cou pour être sur d'être bien sur la photo. Il semble heureux et fier de tenir ainsi sa toute petite soeur mais on voit au fond de son oeil la pointe du « 36.15 j'existe » de sa pré-adolescence et l'ombre infime d'une jalousie pour celle qui prend déjà beaucoup trop de place dans la maison et dans le coeur de ses parents.

Il y a aussi une autre photo, encore en noir et blanc alors que toutes les autres sont en couleur. Je dois avoir 3 ans, je suis assise sur les genoux de ma maman, en tailleur sur l'herbe. Mon père est allongé et mon frère fait le kakou derrière.

Une jolie photo d'un dimanche en famille.

Un père presque noir, une mère plus que blanche et des enfants métisses qui vont chercher toute leur vie à choisir entre le blanc et le noir, le yin et le yang, le bien et le mal, papa et maman.



Mon frère est mort cette nuit.


Ça a commencé comme ça. En fait non, ça a commencé bien avant, mais hier soir, ça a commencé comme ça.

Je donnais le bain aux enfants quand mon portable a sonné. J'ai descendu les escaliers quatre à quatre en hurlant aux enfants de ne pas sauter dans la baignoire. Je pensais que c'était encore mon cher et tendre qui allait prétexter être bloqué dans les embouteillages pour justifier son retard d'une heure.

J'ai répondu d'un « oui » vif qui voulait dire : « Tu commences à me faire vraiment chier, connard. Si tu crois que c'est en te pointant tous les soirs à l'heure du coucher que tu comptes élever tes enfants, va vraiment falloir envisager de te trouver un hôtel ailleurs.»

J'ai alors entendu un « Bonjour, je souhaite parler à Mademoiselle X »

« Oui, c'est moi », j'ai répondu en m'apprêtant à dire que je n'avais pas le temps de répondre à des sondages, que je n'avais pas envie de payer moins d'impôts, que mes volets étaient neufs et que de toutes façons, je n'étais pas propriétaire.

C'est là qu'elle s'est présentée comme l'infirmière de garde de l'hôpital machin et qu'elle m'appelait de la part de mon frère.

« Qu'est-ce qu'il a? »

ça, j'en étais sûre qu'il allait me retomber sur le coin du nez, celui-là, tôt ou tard et qu'il allait me jouer les violons pour s'excuser de son attitude qui était dû à untel ou unetelle.

Ça faisait deux ans qu'il avait disparu de la circulation.

Enfin non, plus exactement, ça faisait deux ans qu'on lui avait mis ses affaires et son chat sur le pallier de l'appartement de ma belle-mère.

C'était avant sa mort (celle de ma belle-mère, pas celle de mon frère). Elle avait été placée en maison de retraite médicalisée parce qu'elle était foutue de partout et qu'elle avait perdu la tête. Quand on allait la voir, elle demandait toujours des nouvelles de son fils unique à mon mari. Moi, en revanche, sa « bru » comme elle disait, elle s'est toujours souvenue de moi. Jusqu'à la fin.

Enfin bref, elle avait donc été placée et nous devions rendre son appartement dégueulasse aux HLM. Comme mon frère disait être malade à cause du taudis dans lequel il vivait, nous lui avions proposer d'habiter là, le temps de rendre l'appartement et de faire le ménage. Seulement, cette enflure avait changé les verrous, mis l'EDF à son nom et refusait de nous rendre les affaires de la mémé en décidant subitement d'être fâché à mort avec nous.

A mort, oui...

Comme les HLM en avaient rien à foutre, il a fallu attendre qu'il sorte pour faire changer à nouveau les serrures et le mettre à la rue et arrêter de payer cet appartement.

C'était pas joli-joli comme histoire. Je n'étais pas super fière d'avoir mis mon frère à la rue. Mais je n'étais pas super fière non plus d'avoir pour frère un enculé de première qui pour toute réponse à mes messages, me disait que j'avais volé et tué ma mère.

Je vous rassure, ma mère est morte d'une hémorragie cérébrale en dormant et elle n'a jamais eu une tune en poche, sauf à sa mort. Ça a servi à payer son cercueil, d'ailleurs.

J'étais en train de penser à tout cela quand j'ai commencé à comprendre des mots comme « palliatif », « infection », « pneumo-machin » et tout un tas de charabia qui m'a rendu sourde et tremblante.

« Il demande à vous voir. Il est au plus mal. »

Il demande à vous voir. Il est au plus mal. On aurait dit une chanson de Barbara.

« Ça veut dire quoi? », j'ai dit.

C'est vrai, ça. Ça veut dire quoi? Elle me téléphone, elle me balance un pavé dans la tête et elle veut en plus que je joue aux devinettes. J'ai toujours été nulle à tous ces jeux. Et je n'ai jamais rien compris aux sous-entendus.

« Il faudrait que vous veniez dès ce soir. »

« Dès ce soir? Mais je ne peux pas! Demain matin. C'est possible, les visites, le matin? »

« Non, demain matin, il sera trop tard. »

Trop tard?

Trop tard pourquoi, connasse? Tu vas le cracher le morceau?

Ben, non, elle l'a pas craché. Elle m'a donné l'adresse de l'hosto, le nom du service, le numéro de la chambre. Et puis, voilà, tu bouges ton cul sinon je te prendrai pour une soeur indigne.

Je ne suis pas indigne.

Juste indignée.

Elle a donc raccroché et je suis restée comme une conne à regarder mon téléphone.

Les gamins hurlaient là-haut et mon homme est entré en bredouillant des histoires de pluie, d'accidents, d'autoroute, d'embouteillage.

« Je dois y aller », je lui ai dit.

« Où ça? »

« N. va mourir. »

Je ne me suis pas trop étendue sur les détails. Je l'ai laissé avec ses yeux ronds en lui demandant de sortir les garçons du bain et de leur faire des raviolis.

« Je t'appelle. »

Et je suis partie.

J'ai pris un taxi. Ben oui, quarante balais et toujours pas de permis.

J'ai prié pour que le taxi ne me tienne pas le crachoir. Je n'avais pas du tout envie de lui raconter que j'allais à l'hôpital voir crever mon frère que je détestais.

Je suis arrivée au dît hôpital, dans le dît service et je me suis approchée d'une salle où une infirmière lisait Voici.

« Je suis la soeur de monsieur X. On m'a appelé tout à l'heure. »

« Ah oui, je suis eu courant. »

Elle m'a conduit jusqu'à sa chambre et j'ai bredouillé un « Qu'est-ce qu'il a? » dans le couloir. Là, elle s'est arrêtée net.

« Vous n'êtes pas au courant? »

« Non. Ça fait deux ans qu'on ne s'est pas vu. »

« On est fâché. », j'ai ajouté, gênée.

« Il ne vous a jamais dit? »

« Non. Quoi? »

Mon frère avait le dasse. Ben oui. Et là, il était en train de crever de ça. Et on ne crève pas de ça comme ça, en deux ans. Il devait donc déjà savoir, il y a deux ans. Il savait qu'il portait la mort quand il m'a fait son coup de pute. Et moi, j'ai foutu un séropo à la rue. Un enculé de séropo, mais séropo quand même. Et jusqu'à présent, il n'était qu'un enculé.

Elle m'a donc ouvert la porte pour que je découvre mon enculé de séropo de frère allongé sur un lit blanc dans cette nuit noire. La chambre baignait dans les lumières des machines qui mesuraient son taux de vie.

J'avais peur.

Peur de me retrouver face à cet enculé.

Peur de me retrouver face à ce séropo mourant.

Peur de me retrouver face à mon frère.

Je n'ai d'abord vu qu'une forme de pieds sous un drap blanc.

Puis, j'ai avancé.

Doucement.

Maladroitement.

Et je ne l'ai pas reconnu.

J'ai regardé l'infirmière derrière moi pour voir si tout compte fait elle n'allait pas me dire « Oups, j'm'ai trompé, c'est monsieur Y ici! ».

Non.

Elle m'a murmuré un « Je vous laisse. Appelez moi s'il y a un problème. »

C'était donc lui.

Il dormait ou était inconscient.

Je l'ai regardé longuement depuis le bout du lit.

Il était maigre par endroit, bouffi à d'autres.

La peau de son visage pendait sur ses joues creuses.

Mais j'ai fini par reconnaître son nez.

Son grand nez.

Son gros nez dont on s'est tant moqué.

Je ne savais pas quoi faire.

J'avais envie de me faufiler dans le couloir pour que l'infirmière ne me voit pas et courir, courir et oublier. Oublier que j'avais un frère. Oublier que j'avais un frère mourant dans un lit d'hôpital. Oublier que mon frère allait mourir à cause de moi.

Je me raisonnais. Je me disais « Non, ce n'est pas de ta faute, c'est un enculé, n'oublie pas ».

Mais je reconnaissais mon frère.

Mon frère qui m'avait emmener en boite pour la première fois au Palace, à la grande époque, alors que je n'avais que 16 ans.

Mon frère avec qui j'étais allée voir « Twin peaks » parce qu'on était fans tous les deux.

Mon frère qui venait me chercher à la maternelle, me portait sur ses épaules et m'achetait des bonbons.

Mon frère qui tenait ma main sur ma première photo.

Je me suis donc approchée.

Son torse nu bougeait au rythme de la machine qui le faisait respirer. Ses bras nues étaient posés sur le drap blanc.

Ils étaient maigres. Outrageusement maigres.

Mais ses mains, qui avaient toujours été énormes, l'étaient d'autant plus puisque bouffies.

Je suis restée à nouveau debout à coté de sa main à attendre encore longtemps.

Je ne voulais plus m'enfuir.

Je me contentais de scruter ce visage et ce corps pour y trouver encore un peu de vie, d'humanité et surtout pour y retrouver le frère que j'avais eu.

Je l'ai retrouvé dans son front, son grand front semblable au mien.

Un front intelligent disait ma mère.

J'ai revu le jeune grand frère si fier qui posait sur les photos. Je les ai visualisées toutes ces photos enfouies.

J'ai vu la photo avec mon chien où mon frère du haut de ses 15 ans et de ses déjà un mètre quatre vingt dix me tient par la main.

Je revoyais toutes ces photos et je le voyais toujours me tenir moi, la toute petite soeur, par la main.

Et c'est bien malgré moi que ma main s'est envolée et que mes doigts se sont posés dans le creux de sa main. J'ai senti une douceur et j'ai serré la main inerte de mon frère.

Et il a ouvert les yeux.

Il a planté doucement et péniblement son regard noir dans le mien.

Il m'a fixé froidement, profondément.

Et j'ai lu un mélange de peur de me voir, d'accusation et d'amour dans son regard.

Et le mien, même si j'essayais de le contrôler, lui renvoyait exactement la même chose.

Je ne sais pas combien de temps a duré ce duel mais au bout d'un certain temps, il a fermé les yeux. La fatigue surement.

Et je suis restée là.

A serrer sa main.

Quand l'infirmière est entrée, elle a fait son boulot, a vérifié les machines puis les a débranchées et m'a regardé tendrement en me disant « c'est fini » alors que j'avais encore sa main dans la mienne.

Et je suis restée encore avec mon frère mort au bout de mes doigts.

Puis mes jambes m'ont conduit hors de la chambre. L'infirmière m'a parlé d'obsèques, de demain, etc... Et je lui répondais « Oui, oui » très dignement.

Et puis, je suis sortie de l'hôpital.

Je me suis retrouvée dans la rue et dans la nuit.

Je ne comprenais pas.

Et j'ai repensé à ma main dans la sienne au début de ma vie et à la fin de la sienne.

J'ai pris un taxi et je me disais que seule ma première photo pourrait me faire comprendre.

Je suis entrée chez moi dans cette nuit noire et j'ai commencé à fouiller frénétiquement dans les cartons de photos pour la retrouver. C'était vital. La réponse était là.

Et me voilà.

Je regarde cette photo. Je regarde mon père mort qui me tient et je vois le jeune visage de mon grand frère. De ce grand frère protecteur et un peu collant. Il me tient la main.

Il est mort.

J'ai compris ça juste au moment où le jour s'est levé et mes enfants aussi.

Je les entends parler dans leur chambre. Le grand saoule le petit de tout son savoir.

Ils jouent à la bataille corse.

Depuis qu'ils ont découvert qu'on avait des cartes, mon fils ainé est devenu complètement accro et c'est tout juste s'il n'a pas transformé sa chambre en tripot avec mise d'argent à la clef.

Je me décide à me faire un café avant qu'ils ne descendent.

J'adore prendre mon café en paix tous les matins.

Je les entends rire, se disputer et vivre.

Et tout à coup, je comprends.

Je comprends qu'il faut que je les aime à la folie, que je les étouffe, pour qu'il leur reste suffisamment d'amour après ma mort et qu'ils ne croient pas que l'amour maternel qui leur manque a été volé par leur frère.

Je comprends que c'est ce qui vient de tuer mon frère, c'est ce qui l'a transformé en enculé et que c'est ce qui me ronge.

Je laisse mon café et je monte dans leur chambre.

J'ouvre leur porte et ils m'accueillent avec un « maman » tonitruant.

Je les prends dans mes bras.

Mon brun et mon blond.

Mon yin et mon yang.

Mon noir et mon blanc.

Tous les deux à la fois.

Par La mauvaise mère - Publié dans : Nouvelles
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

whaouhouh ...................................
Commentaire n°1 posté par e-mily le 11/03/2009 à 14h48
Le cycle éternel de la vie et la boucle est bouclée.

Surtout ne pas passer à côté des belles choses !

Et de l'essentiel...
Commentaire n°2 posté par Titfée le 11/03/2009 à 20h37
comme le dit pomme- c. (sans vouloir faire de copier-coller !) elle pourrait se passer du mot enculé cette nouvelle. ca focalise un peu le regard sur un mot qui passe dur-dur à l'écrit... salaud peut etre...

je dis ça parce que sinon, y a rien à redire ;-) !
c'est très personnel comme histoire et j'ai rarement lu un texte si court, si personnel et si brut/percutant en même temps.

la semaine dernière j'ai lu un texte qui venait de gagner un concours de nouvelles../ c'était plein "d'effets" d'écrivain amateur... tu n'as pas ce genre de tics désagréables... le fond et la forme coulent. un jour j'ai vu le yang sté kiang en crue... ca y ressemblait... > puissant... tu peux y aller (pour le concours), tu es 100 marches au dessus !!! ;-)
banzaiiiii !
Commentaire n°3 posté par marine le 11/03/2009 à 22h32
Merci pour votre blog!j'aime beaucoup les sujets et le style!
A bientôt!
Marie
Commentaire n°4 posté par Marie le 20/03/2009 à 12h19
ma Phèdre,

que de malheurs en ce moment, vivement que les corbeaux nous lâchent un petit peu, ma maman est à nouveau hospitalisée depuis la semaine dernière...

mes condoléances pour ce frère que tu avais perdu et que tu as encore perdu, définitivement ce coup-ci, je connais les rapports d'amour et de haine, ça a été ça toute ma vie avec mon propre frère...

je t'embrasse très très fort

Katia
Commentaire n°5 posté par Poussinette le 26/03/2009 à 14h43
C'est une nouvelle, une creation... C'est pas vrai tout ça... ;o) Enfin... Pas tout!
Réponse de La mauvaise mère le 26/03/2009 à 15h00
ben dis-donc, j'y ai cru ;-)

en tout cas tu écris toujours aussi bien, ça m'a prise aux tripes

bizzzzzzzzzzzzz
Commentaire n°6 posté par Poussinette le 26/03/2009 à 15h48
je reste sans voix, les larmes qui glissent sur mes joues, les sanglots incontrolables.
Commentaire n°7 posté par lilith le 27/03/2009 à 10h40
Ben, heureusement que je me déguise en schtroumpfette de temps en temps pour faire rigoler! ;o)
Réponse de La mauvaise mère le 27/03/2009 à 10h49

Présentation

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Créer un Blog

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus