Qu'on n'en parle plus...

Publié le par La mauvaise mère

Ça a débuté comme ça : Je dormais. Là dessus, je ne peux rien dire de plus, puisque j’étais dans l’inconscience du sommeil. La première chose dont je me souvienne est ce sursaut, cette décharge électrique au niveau du cou - comme le déclenchement d’une contraction – qui s’est étendue comme une vague de chaleur - ou plutôt une masse de chaleur - jusqu’au sommet du crâne. Et puis, plus rien. Je n’étais pas réveillée, mais je ne dormais plus. J’étais entre deux eaux, deux sommeils. Je ne pensais pas vraiment. Je « flottais ». J’ai eu un premier doute grâce à mon chat. D’habitude, c’était uniquement après mes premiers signes de réveil qu’il se jetait sur moi. Là, je somnolais encore. Et puis, ordinairement, il se contentait de me mordiller. Là, il me mordait vraiment. Mais, le plus étrange était mon absence de réaction. J’etais bien. Je n’avais pas envie de me réveiller. Même lorsqu’il poussa mon épaule de sa tête, je ne m’énervai pas. Même en tombant du lit. Je n’ai pas réagi. Je n’ai pas eu mal. Mais j’ai senti. J’ai senti la peur de la chute. Mais pas la chute. Je sais pourtant que mon front a heurté le coin de la table de nuit. Je sais que mon corps s’est écrasé à terre. Mais je n’ai pas eu mal. J’étais dans cet état d’hébétude et me contentais de ressentir. A posteriori, je m’étonne de ne pas m’être étonner de rester aussi calme. En fait, je constatais chaque événement sans lui accorder aucune valeur. Par exemple, lorsque ma tête s’est cognée au coin de la table de chevet, j’ai ressenti la plaie. Mais pas en tant que plaie. En tant qu’issue. Et le fait que je – c’est à dire moi en entier – m’écoule par cette issue, ne m’a pas paru étrange. Je le constatais sans porter aucun jugement. Je me suis donc écoulée pour me retrouver au-dessus d’une masse : mon corps. Je vous jure que rien ne m’avait préparé à cela. J’étais de ceux qui doutent et qui n’acceptent pas les phénomènes paranormaux comme des évidences. Et pourtant là, rien ne m’étonnait. Je flottais donc au-dessus de moi, tandis que ce Moi de matière se vidait de son sang sur la moquette au pied du lit. C’est facile postérieurement de résumer ainsi la situation. Mais à cet instant, ce n’était pas aussi évident. Il y avait moi ; au-dessous, mon corps ; et sur mon corps, mon chat qui s’acharnait à me réveiller. Combien de temps sommes-nous restés comme cela mon chat, mon corps et moi ? Je ne sais pas. Je n’avais pas plus conscience de ce qui m’arrivait que du temps qui s’écoulait. La seule notion du temps passé, je la dois encore à mon chat. En effet, tout cela avait duré suffisamment longtemps pour qu’il ait faim et s’intéresse à la poubelle. Là, davantage par réflexe, que par véritable intérêt, je me suis dispersée jusqu’à la cuisine. Tout était calme. J’avais l’impression d’être en effraction dans ma propre demeure. Sur les plaques de la cuisinière, se trouvait encore le couvert sale de la veille – une assiette, un coquetier - dans l’évier, juste la casserole pour l’œuf à la coque, sur la table, un sac de la pharmacie, sur le meuble des boites pour le chat – fermées. Je regardais tout cela posément, mais avec, tout de même, une sorte de nostalgie. C’est à ce moment-là que le téléphone a commencé à sonner. La réalité de la sonnerie m’a presque rassurée. Et pourtant, d’autre part, elle me faisait peur. Je percevais quelque chose que je ne voulais pas confirmer. J’écoutais les sonneries, l’annonce du répondeur. La confusion qui s’emparait de moi m’empêchait de comprendre le message. J’avais le pressentiment d’une mauvaise nouvelle, et mon esprit s’agitait pour empêcher cette nouvelle d’arriver clairement à ma conscience. Le téléphone sonna pour la deuxième fois. J’essayais de contenir mes émotions au maximum pour parvenir à entendre le message. J’avais l’impression que sans cet effort mon esprit allait s’envoler dans tous les sens comme un ballon de baudruche qui se dégonfle. C’était ma mère. Le message était anodin. Il provoqua pourtant en moi un déferlement de tristesse. Une tristesse incommensurable. J’étais anéantie. A chaque appel, mon cœur explosait. Les messages sur le répondeur se succédaient : ma mère, mon frère. Je n’analysais toujours pas. Mais, du calme serein des premiers moments, j’étais tombée dans le plus profond désespoir. C’est peut-être ce désespoir qui m’a fait prendre conscience du temps. Je le voyais passer. Il était très long. J’attendais donc et j’étais seule. Plus vraiment pour longtemps. Je dis « vraiment » parce que, même lorsqu’il y a eu cette intrusion chez moi, je ne l’ai pas ressenti comme une présence mais comme un spectre. J’entendais des voix, je sentais des gens qui s’affairaient, mais je ne les voyais pas. Pas plus qu’un homme qui a la fièvre ne voit les ombres qui le terrorisent. Je les savais s’agiter autour de cette matière qui fût moi, mais leurs aller et venue me semblaient aussi curieux qu’un rituel pour un sacrifice païen. Ils s’agitaient autour de rien, et n’avaient pas plus d’épaisseur qu’un nuage. Ils soulevaient mon corps avec précaution. A quoi bon? C’était comme s’intéresser à une chemise sans s’occuper de la personne qui venait de l’ôter. Et puis pourquoi prendre autant soin de ce sac vide, alors qu’ils piétinaient mon tapis de salon qui, lui, avait de la valeur. Et, puis zut ! C’était chez moi, ici. On ne s’asseyait pas sur le canapé sans y être inviter. On ne poussait pas les bibelots sur la table basse. Et attention à la porte pour le chat. J’étais là, merde ! J’aurais voulu crier, pleurer, mais rien ne sortait. J’étais une vague, un raz de marée qui ne retombait pas. Je restais suspendue au sommet de ma colère et tout le monde s’en foutait. Contrits et tout de même un peu gênés, ils ont fini par se disperser. Il n’en est resté que deux – des flics-. Ils se parlaient à voix basse. Nous avions tous les trois l’impression d’être dans une salle d’attente : curieux, mais gênés. En fait, c’était la première fois, depuis le début de cette expérience, que je me sentais exister. Je savais que ma présence était aussi incommodante pour eux que la leur pour moi. Je sortais enfin de cet état fiévreux. Je reprenais conscience et confiance en moi. Reprenons donc depuis le début : Je dormais. J’ai eu une douleur au niveau du crâne. J’ai continué à dormir. Le jour s’est levé, mais pas moi. Mon chat a commencé à avoir faim. Il a essayé de me réveiller. Résultat : rien. Il s’est donc acharné, m’a fait tomber du lit. Je me suis cogné, mais je ne me suis toujours pas réveillée. Quand il a attaqué la poubelle, mon esprit s’est mis à gambader, mais pas mon corps. Puis, il y a eu le téléphone. Les messages de maman ( « Oui, ben c’est maman, ben si j’appelle pas, je peux toujours attendre. Bon, tant pis, pas de nouvelle, bonne nouvelle. Rappelle-moi. »). Les messages de mon frère ( « Ouais, c’est moi. T’as encore découché, la Miss. Bon, ben à plus tard. »). Des messages d’amis ( « Oui, c’est Pascal. Je sais que t’es pas une mordue de la ponctualité, mais là, quand même, un jour de retard, ça commence à devenir énervant. Bon, ben si tu m’fais pas la gueule, rappelle-moi…Quand même ! ») Puis, il y a eu le débarquement des sapeurs pompiers, puis la police. Et puis, voilà ! J’étais nez à nez avec deux flics. Ils n’osaient pas s’asseoir. Ils regardaient mes bibelots, mes photos. On attendait. Comme dans la salle d’attente d’un dentiste : impatient mais anxieux. La délivrance arriva lorsqu’une clef entra dans la serrure. Ils se dirigèrent vers la porte. Pour eux l’anxiété prenait le pas sur l’impatience. Pour moi, c’était le contraire. J’etais surexcitée. Je m’attendais à ce que la porte s’ouvre sur tous mes amis criant : « Surprise ! ». En fait de surprise, la porte s’ouvrit sur le visage déconfit de mon frère. Mon pauvre frangin, la peur du gendarme lui a toujours fait cet effet. C’est drôle, il est mon aîné, mais j’ai toujours eu un sentiment protecteur à son égard. Et là, je n’y coupais pas, un grand élan de tendresse m’emporta vers lui. Mais, nom de Dieu, j’avais oublié que j’avais déposé mon enveloppe charnelle au pied du lit comme un vieux jean. J’étais là, partout, mais à aucun moment proche de lui. Plus j’essayais de l’approcher, plus ma présence s’étendait sans pouvoir se concentrer en un point. Et plus je m’acharnais, plus mon frère craquait. Il pleurait maintenant. Et ces gros cons de flics qui lui répétaient des mots, toujours les mêmes : anévrisme, hémorragie cérébrale. Mon frère était hagard. Son ami Marco, qui l’accompagnait, répondait à sa place. Les flics sont partis. J’étais diluée et inaccessible. J’avais l’impression d’être la couche de peinture qui recouvrait le plafond de l’appartement. Mon frère errait, absent. Il n’osait toucher à rien. Marco est venu voir mon corps, et l’a regardé avec pitié. Et puis, des hommes sont arrivés. Un premier pour maquiller mon corps et le vêtir. Je me suis regardée. Avant cette histoire, j’aimais bien mon corps, ses formes, le plaisir qu’il procurait à moi et aux autres. Quand il l’a dénudé, sur ce lit, il était magnifique. Dans cet abandon total, on aurait dit qu’il venait de s’abreuver d’amour jusqu’à épuisement. Les bras et les jambes étaient balans, comme las de plaisir. Le sexe était offert, béant. Le tableau était beau, sensuel. Si ce n’est le sang. Et le visage. Il était vide, fané. Le maquillage ne faisait que renforcer cette absence. On aurait dit une vieille putain incapable de masquer sa lassitude derrière son rimmel. Et puis, l’homme m’a habillée. Il ne m’a pas mis de soutien-gorge. C’était pitoyable. J’aurais préféré qu’il me laisse nue, les seins offerts pour toujours. Cette robe et le zip du sac dans lequel d’autres hommes m’ont jetée, ont sonné le glas de ma sensualité. C’était fini. Ce n’est pas tant de perdre mon corps qui me posait problème, c’est de ne pas savoir ce qu’il allait advenir de mes sens. Les souvenirs me submergeaient. Les baisers, les caresses, une main d’homme qui contenait si bien mon sein, une bouche qui mordait, léchait, un sexe d’homme qui me pénétrait. Tout cela était-il donc vraiment fini ? Lorsque le sac s’est refermé, j’aurais voulu me concentrer sur moi, contenir ce corps qui me contenait auparavant ; le faire jouir une dernière fois. Ce n’était pas juste. Ça ne pouvait pas s’arrêter là. La sensualité avait été la plus grande découverte de ma vie. C’etait ma spiritualité, mon credo. Tout, pour moi, était basé là-dessus. Je ne pouvais pas m’en passer. On ne pouvait pas m’en priver. J’étais prête à admettre n’importe quoi. D’accord, j’étais diluée. D’accord, mon corps s’était vidé de moi, comme une bouteille de son contenu. Je vous l’ai dit : mon corps, je m’en foutais. Mais, mon esprit, c’était aussi ma sensualité. On ne pouvait pas les dissocier. Je pensais autant avec ma tête qu’avec mes seins. J’étais un être de sensualité. Je parlais, pensais pour aimer et être aimer. Physiquement. Ma vie était un plateau de saveurs, d’odeurs, de sensations tactiles. Je ne pouvais pas me gargariser de ma seule cérébralité. Seuls mes sens me faisaient vivre. Mais sans corps, comment faire ? Je n’étais plus qu’une masse vaporeuse. Non, même pas ! Une vapeur se voit, se sent, se hume. Elle étouffe ou enivre. Moi, j’étais plus rien. Je ne ressentais plus rien. Sensuellement, j’entends. Et surtout, je ne pouvais plus rien faire ressentir. Sensuellement toujours. J’étais seule. Impuissante et seule. Je pouvais n’être tout au plus qu’un souffle au creux de leurs épaules pour les faire frissonner. Mon corps avait quitté l’appartement. Et j’étais là, diluée sur le plafond avec mes questions suspendues. Enfin, ma mère est arrivée. Et j’ai dégringolé du plafond à la couche de ciment sous la moquette. Ma pauvre maman. Elle m’ignorait. Pour ne pas craquer. Pour trouver le courage de porter mon frère et sa douleur. Pour écraser la sienne aussi. Je me contenais le plus possible pour me concentrer autour d’elle. J’aurais voulu qu’elle me prenne dans ses bras et qu’elle m’explique ce qu’il m’arrivait. Je voulais qu’elle me voie ou, tout au moins, qu’elle me sente. Elle m’évitait à tout prix. Dès que j’arrivais à l’englober et à sentir sa douleur, nous nous éloignions, comme deux forces magnétiques de même pôle. Elle est entrée dans ma chambre avec frénésie. Elle voulait tout effacer. Elle voulait aussi tout garder pour elle et elle seule. Elle nettoyait mon sang, mon urine, chassait mon odeur, pour que personne d’autre n’en profite. Je n’étais qu’à elle et rien qu’à elle. Elle nettoyait mes excréments avec amour et dévotion. Une bonne mère. Elle aurait voulu me laver, me langer, me moucher le nez ; mais, faute de corps, elle s’attaquait à tout ce qui pouvait être moi dans cette chambre. Sans vouloir une seule seconde se rapprocher de ce que j’étais devenue. C’était trop dur. Se rapprocher de moi telle que j’étais désormais aurait signifié se détacher pour toujours de l’être qu’elle avait enfanté dans le sang et l’urine. Cette mise à distance était intolérable pour moi. Cela me rappelait mon premier souvenir. J’avais neuf mois. J’étais à l’hôpital, enfermée dans une pièce bleuâtre aseptisée. Je voyais mes parents derrière la vitre. Ils ne pouvaient pas entrer, j’étais en quarantaine. Et je ne comprenais pas plus là, qu’à l’époque, cet éloignement de ma maman. Voilà. Rideau sur moi dans cet appartement. Quand ils sont partis, je me suis dissoute. Je n’étais plus présente, ni là, ni nulle part. J’étais entièrement en moi, « dans ma petite tête » comme j’aurais dit avant. J’avais l’habitude, quand je sortais de chez moi, de faire l’inventaire des choses à ne pas oublier. « Mes clefs, mes sous, ma tête. » Mais là, à quoi bon mes sous et mes clefs. L’appartement n’avait plus eu aucune raison d’être pour moi. Pourtant, dieu sait que j’y tenais. Je l’avais désiré longtemps, bien que la peur de quitter ma mère m’aie tiraillée durant des années. J’avais, en effet, l’impression que si je la quittais, je la quitterai pour toujours. Drôle d’impression. Drôle de constat. A peine deux ans après avoir « quitté le nid », je me retrouvais effectivement loin d’elle. J’ai toujours eu l’impression d’avoir ce pouvoir sur les choses. Etait-ce de l’instinct, de la voyance, du bon sens ? Je ne sais pas. Le fait est qu’il y a certaines choses que je pressentais tellement qu’elles finissaient par arriver. Eternel débat de la poule ou de l’œuf. Etait-ce que la chose était tellement inévitable, que je ne pouvais que la pressentir ; ou bien, était-ce que je m’évertuais inconsciemment à créer l’inévitable ? J’étais donc là, seule, en moi-même, nulle part ; avec cette petite satisfaction d’avoir eu raison. Quelle satisfaction à partager avec moi-même! Je n’ai jamais supporté être heureuse toute seule. J’ai toujours eu besoin de témoin, d’encouragement, d’applaudissement. Une de mes plus grandes frustrations a été le jour où j’ai réussi pour la première fois à décrocher une expo - je suis photographe. J’essayais de téléphoner partout, à tout le monde, pour annoncer la bonne nouvelle ; et je ne tombais que sur des répondeurs. En désespoir de cause, je me suis retrouvée seule, devant mon miroir, à soupirer « Youpi ! » J’en étais à peu près là, quand je me suis sentie happée d’un coup par une tourmente. J’étais incapable de me débattre. J’allais être avalée, disparaître. J’étais tétanisée. Pourtant, à la peur se mêlait progressivement un sentiment étrange. Le plaisir et la panique du grand huit à la foire. L’éjaculation du pendu. Une jouissance où l’on ne sait pas si l’on crie de plaisir ou douleur. J’avais peur et j’aimais. J’aimais de plus en plus. Mais je ne voulais pas. J’allais être avalée par un orgasme. Je ne devais pas me laisser aller. Il fallait que je résiste. « Maman, aide-moi ! » Oui, maman, je devais penser à elle. Ma famille. Ma sœur ! Il fallait que je voie ma sœur. « Ana ! Au secours ! Viens me chercher » Mon âme n’était plus qu’une plainte tournée vers ma sœur. « Viens, je t’en prie, viens ! » J’étais épuisée. Je n’allais bientôt plus pouvoir lutter. « Ana ! ! ! » Soudain, la tornade m’a lâchée. Je me suis retrouvée k. o. face à ma sœur en larme sur son lit. Elle répétait sans cesse : « Non, je ne peux pas. Laisse-moi. » Ma pauvre petite Ana. « Non, Gaïa, laisse-moi » Gaïa ? Elle me parlait donc, à moi ? « Ana, ma petite sœur, viens, viens dans mes bras. » « Non, je t’en prie. J’ai ma vie à faire. Je ne peux pas te suivre. Et puis pense à maman. Ce serait trop dur pour elle. Je dois m’occuper d’elle. Je t’en prie laisse-moi. » « Mais, je…. » « Non, laisse-moi ! » « Mais, je suis seule, Ana. » Ces mots ne résonnaient plus qu’en moi maintenant. Je savais qu’elle avait coupé le fil. Ce tête-à-tête sur son lit était le dernier. Je la voyais pleurer, mais une paroi nous séparait désormais. J’avais perdu ma petite sœur. Je ressentais encore tout son amour, toutes ses souffrances, toutes ses émotions, mais la communication était rompue. C’est affreux de perdre sa petite sœur. Je l’ai toujours protégé. Chaque pas que j’ai fait dans cette vie, était un bout de terrain débroussaillé pour elle. Même si elle n’en a toujours fait qu’à sa tête, j’ai toujours été là pour la guider, pour lui montrer le chemin, lui éviter des erreurs. Oh, bien sur, j’ai commis des maladresses avec elle. Quand nous étions petites, je l’ai même détestée. Je ne supportais pas cette assurance et ce cynisme que cette gamine, de 6 ans inférieure à moi, affichait constamment. A ses attaques cinglantes je ne pouvais répondre que par la violence. Je la tirais par les cheveux à travers l’appartement, et je la rouais de gifles. Ma pauvre Ana, toutes ces gifles me reviennent en pleine face maintenant. Excuse-moi. Il est trop tard, mais excuse-moi. Pourquoi l’amour que l’on éprouve est-il ineffable tant que l’on n’a pas perdu l’être aimé ? Je n’ai jamais dit à ma sœur combien je l’aimais. Je me suis contentée de la rouer de coup quand elle était petite et de lui faire la morale ensuite. Mais jamais je ne lui ai dit que je n’envisageais pas ma vie sans elle. Je ne lui ai jamais dit que si j’étais jalouse d’elle c’est parce que je la trouvais mieux que moi. Je l’ai toujours considéré comme « moi mais en mieux ». Et de la perdre maintenant, c’était me retrouver amputée du meilleur de moi. Perdre une personne que l’on aime est pire que de se perdre soi-même. Jusqu’à présent j’avais perdu mon sang, mon corps, ma sensualité, mais tout cela était dérisoire. Et puis, zut, je ne l’avais pas perdue ! C’est horrible cette expression. Je ne l’avais pas perdue, on m’avait privée d’elle. Je n’y étais pour rien. Et pas question de me faire culpabiliser ! Déjà, depuis mon enfance, j’ai toujours été la fille qui a perdu son papa, comme si, par malveillance ou inattention, je l’avais oublié dans un centre commercial. Non ! On me l’avait enlevé, on nous avait séparés, il était parti, mais JE NE L’AVAIS PAS PERDU ! Idem pour ma sœur. J’étais perdue. Elle était perdue. Il était perdu. Nous étions perdus. C’est la vie qui nous avait abandonnés. Nous étions seuls, chacun de notre coté, à ne pas savoir où était l’autre, ce qu’il faisait, s’il souffrait. Nous étions seuls avec notre malheur, le cœur hurlant de douleur comme un chien enragé. Et notre plus grand supplice était la torture que l’on s’infligeait chaque seconde, à coup de « si seulement j’avais dit… » ou « si seulement j’avais fait …». Seulement, on n’avait pas dit et on n’avait pas fait, et on s’en fouettait le cœur jusqu’à ce qu’il saigne. Et on aurait voulu, en plus, que ce fût moi qui dise « je l’ai perdue » ! - Allez vous faire foutre avec vos expressions, et laissez-moi avec mes remords et ma souffrance. Je n’avais besoin de personne, et ça tombait bien, puisque j’étais seule. Je ne savais plus qui j’étais, ce que j’étais, ni où j’étais. Je n’étais sûre que d’une seule chose : on m’avait volé ma sœur et j’avais mal. J’avais mal à en hurler. Comme mon frère que je retrouvais dans sa chambre d’enfant chez ma mère. Comme mon frère que je voyais ensuite chez moi, tapant du poing contre les murs. Il invectivait le ciel de ses « pourquoi ». A chacun de ses cris, j’étais expulsée du néant de mon âme et je m’écrasais près de lui. J’avais l’impression d’être un yo-yo qui, incessamment, remontait dans mon nulle part et redescendait dans sa douleur. A l’aller comme au retour, j’étais déchirée, tiraillée. Et puis, la tourmente orgasmique reprenait, j’avais peur. Et puis mon frère criait. Je retombais. Je n’arrivais pas à sortir de ce cercle vicieux. Enfin, une chose m’a permis d’échapper ça : La douleur de ma mère. Je l’ai sentie. J’ai senti un cri sourd, une plainte longue, profonde, incommensurable et muette. Ma mère se laissait aller à sa douleur et c’était atroce. Je sentais ce vide, ce trou noir au creux de son ventre. Jamais blessure n’a été plus profonde. Des larmes perlaient sur ses joues et s’échouaient dans son café. Une grimace crispait sa bouche. C’est amer le café salé. Ma pauvre maman. Ma douce maman. Ma rieuse maman. Qu’avait-on fait de toi ? Sa plainte se manifestait sourdement, grondait, de plus en plus fort. Ce n’était plus une simple sensation pour moi. Maintenant, elle bourdonnait clairement en moi, comme un tonnerre, un orage de grêle. Maman était détruite, elle voulait mourir, elle m’avait perdue. « Non, maman, non ! Tu ne m’as perdue, nom de dieu ! Je suis là. Comment te faire comprendre ? Comment te protéger ? » J’avais besoin de lui tenir la main, de la prendre dans mes bras. J’étais impuissante, incapable de l’aider, de la soutenir. J’avais envie de la consoler et qu’elle me console de mon impuissance. Avec tout mon amour, je me suis concentrée autour d’elle, de ses épaules. Je me suis mise à la bercer, aussi mal que je l’ai toujours fait. Curieusement, elle s’est mise à tanguer au rythme de mes balancements. Ce tangage était notre ultime câlin, je le savais. J’étais meurtrie d’inquiétude. Qu’allait-il advenir d’elle ? Qu’allait-elle faire sans moi ? Je savais qu’entre elle et moi, le fil ne se casserait jamais, aussi ténu qu’il devienne. Mais, je savais aussi que dorénavant je ne pourrais plus rien pour elle. Je ne pourrais plus jamais l’aider. Cette pensée me rongeait, me dévorait. J’allais en devenir folle. Quand maman m’a rassurée. Si, si, je vous le jure, elle m’a rassurée. Elle me parlait doucement. Elle me disait qu’elle allait s’en sortir, qu’elle allait être forte, qu’il ne fallait pas que je me fasse de soucis. « Il faut rebondir dans la vie ! » Elle avait les larmes aux yeux, mais les contenait de toutes ses forces pour me rassurer. Elle me disait aussi qu’il fallait que je fasse ce que j’avais à faire, qu’il ne fallait pas que je reste près d’elle. Tout irait bien, elle me le promettait. Et pour me montrer son courage, elle me chassait de sa vue, comme dans ma chambre chez moi, l’autre fois. « Maman, je ne te crois pas. Je te laisse partir, mais je ne te crois pas. » On ne perd pas sa maman. On en est séparé tout au plus. Je suis née d’elle. Elle fait partie de moi pour toujours. C’est une partie de moi à part entière. Je dis cela peut-être parce que je n’ai jamais coupé le cordon ombilical. Il paraît que le bébé, à sa naissance, considère le corps de sa maman comme le prolongement de son propre corps. Puis vient un âge où il apprend qu’il y a un corps à lui, et un corps à sa maman et que ce ne sont pas les mêmes corps. J’ai dû rater cette étape. Le plus étrange était que je me sentais plus mutilée du corps de ma maman que de mon propre corps. Le plus horrible encore était que je n’étais pas simplement amputée de son enveloppe charnelle, mais aussi de son âme. La mienne d’âme, je l’avais encore. Je la traînais comme un boulet. Elle pesait des tonnes. Elle s’alourdissait constamment des larmes refoulées de ma mère, des cris de mon frère et des sanglots bien réels de ma sœur. Ma sœur. J’ai assisté à une scène que je n’aurai jamais dû voir. Ce n’est pas ma faute, aussi, si je suis attirée vers eux dès qu’ils m’évoquent. Ana donc. Elle était avec Pierre, son ami. Ils faisaient l’amour dans son lit. Mon Ana se détendait. Son visage s’apaisait. Elle a tourné la tête vers le mur. Et tout à coup, une grimace est apparue sur son visage. Insidieusement, elle grandissait jusqu’à déformer complètement ses traits. Et ce con de Pierre qui ne voyait rien, continuait sa gymnastique jusqu’à ce qu’enfin les gémissements de ma petite sœur deviennent clairement des sanglots. Elle pleurait, se vidait, déferlait sur le corps de ce pauvre idiot. C’était affreux. On ne pouvait pas lui retirer ça. Je ne pouvais pas lui retirer ça. Qu’elle traîne, comme moi, son âme comme un boulet, soit. Mais, qu’elle soit privée de ses fonctions vitales, non ! Manger, baiser, dormir. Elle ne pouvait plus rien faire. Ils ne pouvaient plus rien faire, car je suppose que pour ma mère et mon frère, c’était la même chose. La seule chose dont ils étaient capables, était de vider ma bouteille de liqueur de whisky, et de rire trop fort et désespérément de tout. Comme à la boutique de pompes funèbres, lorsque le croque-mort de service a récapitulé la couleur des fleurs : « Nous avons donc dit : blanc, jaune, rouge. » « Non : noir, jaune, rouge » a rétorqué ma sœur devant ma wallonne de mère. Ils riaient de tout, tout le temps, trop fort, pour ne pas pleurer, et pour ne pas laisser un silence s’installer. Ils fallaient qu’ils s’occupent tout le temps pour ne plus m’invoquer. Ils ont même fait visiter Paris à mes cousins de Belgique. Ils sont aller voir des expos. Ma mère dans une expo ! Ils mangeaient tous les soirs au restaurant. C’est chouette un enterrement. C’est une grande réunion de famille pendant une semaine. Des vacances en quelque sorte. On est tous branché sur la même longueur d’onde. On ne s’engueule plus. Du moins pas encore. On rit. On écoule son stock de blagues. On les raconte même plusieurs fois. Là, ça tombait bien, on était en plein dans la période des blagues sur les blondes. Ma blonde maman mimait l’indignation. Ma sœur racontait ses « Monsieur et Madame ». « Monsieur et Madame Chmonfisse ont un fils. Comment l’appellent-ils ? Thierry. Parce que Thierry Chmonfisse. » « Comment on appelle une brune qui se promène avec une blonde ? Une interprète. » « Quelle est la différence entre un tampax et un portable ? Les portables c’est pour les trous du cul. » L’humour nul baigné de larmes, ça donne un drôle de cocktail. On peut se demander comment je sais tout cela puisqu’ils étaient sensés feindre la rigolade pour ne pas penser à moi. Tout simplement parce que chaque éclat de rire était un appel vers moi. Ils m’invoquaient tous et toutes à chaque instant sans oser prononcer mon nom. Sans même évoquer quoique ce soit qui puisse faire penser à ma petite personne. Quand quelqu’un mettait les pieds dans le plat en racontant une histoire où ma présence était trop évidente, après une lourde seconde de silence embarrassant, un autre enchaînait tout de suite sur une histoire de Toto. Saint Toto, sauvez-nous. Les blagues ont dû être inventées pour les repas de famille pesants. Quand on à rien dire, et qu’il ne faut pas pleurer, c’est bien utile. Apres tout, on ne peut pas être sincère tout le temps. C’est impossible. Il faut bien se mentir à soi et aux autres pour rendre les choses tolérables. C’est peut-être pour cela que les choses étaient aussi intolérables pour moi. Quand on se retrouve entièrement seul face à soi-même, qui peut-on duper ? Je n’avais même plus différentes couches de « Moi », de « ça », d’Ego, et tutti quanti. Tout était mélangé. Aucun coin sombre de conscience où se cacher. Mon âme était une surface plane. Peut-être un peu incurvé au centre, pour contenir tout ce qui s’y déposait. Et il s’en déposait des choses ! Une vraie décharge publique de sentiments. Des gros sanglots, des larmes écrasées, et même quelques coups de poignards. Premier coup de poignard : celui de Pierre. Pierre, l’amant de ma sœur. Ana le suppliait de venir à l’enterrement. Elle avait besoin de tous ses amis. Pour pouvoir se projeter dans l’avenir. Elle sentait que ce jour-là sa vie allait s’achever. Il lui fallait des preuves matérielles, tangibles et vivantes du contraire. Et ce gros con de Pierre qui lui répondait que ses vacances était prévues, qu’il ne pouvait pas les repousser, que s’il les décalait d’un jour, ça ne lui ferait plus que quatre jours de vacances. « C’est ridicule, quatre jours. » - C’est toi qui es ridicule, ducon. Et même, si ce n’est pas la vraie raison ; si la seule cause, c’est que tu as peur de trop t’engager ; dis- le-lui, ce n’est peut-être pas le moment, mais ce sera plus facile à avaler que tes histoires de vacances. Et puis qu’est-ce que ça te coûte de t’engager juste pour ce jour-là ? Ta sacro-sainte liberté est-elle vraiment plus importante que la survie de ma petite sœur ? « C’est dans le besoin qu’on reconnaît ses amis. » Maman nous a élevés à coup de dictons. Souviens-t-en, ma belle, et si tu veux mon avis, ce type là n’est pas ton ami. Quelle belle fête ! Je ne me serai jamais marié, mais j’aurai eu un bel enterrement. C’était vraiment magnifique, s’il n’y avait pas eu les larmes, j’aurais adoré. A la morgue, comme pour concentrer leur douleur, ils se tenaient serrés les uns contre les autres. Ils fusionnaient, formaient un noyau avec quelques électrons libres moins touchés par l’événement. Une vraie centrale nucléaire de malheur. On sentait qu’à la moindre erreur, au moindre faux mouvement, tout pouvait exploser. Cette fusion me permettait de les envelopper tous, de les tenir au chaud. J’étais une maman oiseau qui presse ses petits sous ses ailes. On aurait pu se tenir ainsi, blottis, pour l’éternité. Le temps s’était arrêté. Plus rien n’avait d’importance. Nous avions tous mal, et cette douleur nous unissait. J’étais proche de tous et de chacun en même temps. J’avais l’impression d’être sur un quai de gare. Nous devions nous quitter. Je devais dire au revoir à chacun, et je n’avais envie d’en quitter aucun. Les adieux étaient longs, douloureux. Il me fallait le temps de les presser un par un contre mon cœur, de leur transmettre tout mon amour. C’est lorsque j’ai touché le centre de l’atome que tout a explosé. L’amour qui nous unissait ma mère et moi, ne pouvait se contraindre à ces adieux. Il n’était pas question de temps, de profondeur de sentiment, de recommandations à faire. Notre séparation était tout simplement impossible. Elle ne pouvait pas voir partir le train qui m’emportait. Je ne pouvais pas voir le quai s’éloigner. J’aurais voulu retenir ces secondes qui défilaient et qui m’emportaient inexorablement loin d’elle. Elle était assise face au cercueil, et le voyait comme une locomotive fonçant sur elle en emportant sa fille. C’était intolérable. Ça ne pouvait pas être vrai. Elle s’est précipitée à l’extérieur, hagarde, ruisselante de larmes. Mon frère l’a suivie, paniqué. Ma sœur aussi. Puis tout le monde s’est dispersé. Pour se retrouver à l’église. C’est là que la fête devait commencer. La place de l’église était parsemée de petits groupes – des amis, réunis par affinités, des collègues, de la famille, plus ou moins éloignée, des amis de ma famille, et même quelques anciens amants. Les camionnettes de fleuristes se succédaient apportant de plus en plus de fleurs. C’était bien, la plupart des gens s’étaient souvenus que j’aimais les fleurs jaunes et particulièrement les jonquilles – heureusement, nous étions en mars. Tout le monde attendait. Enfin, telle une star, je suis arrivée – enfin, « je »- mon cercueil est arrivé. Des croque-morts le portaient très solennellement. Ma mère était faible, de plus en plus faible. - Tiens le coup, maman, il n’y en a plus pour très longtemps. Le croque-mort en chef annonçait non moins solennellement la présence de Monsieur le Maire et Conseiller Régional. - Tu te rends compte, maman, il y a même des communistes à mon enterrement ! L’église avalait petit à petit les groupes éparpillés sur la place. Ils se sont tous assis, comme pour un concert – la famille à Cour, les amis à Jardin. Mon cercueil et mes porteurs se tenaient prêts, sur le pas de l’église. Le moment était solennel. On aurait dit le début d’un opéra. Le curé thaïlandais stagiaire accordait ses instruments : son encensoir, son sermon, son lecteur de CD. Le public chuchotait et toussotait. C’est alors qu’une musique a commencé. Une musique insidieuse, irréelle. Les premières mesures montaient du fond de l’église et de mon enfance.

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